Skip to content

Recensions

shapeimage_2-4

 

Note de lecture publiée dans la revue «L’essor» de juin 2012

par Mousse Boulanger

« La soirée où pour la dernière fois
je sentis l’odeur de mon père
puis
la sécheresse aseptique des sois intensifs
éponges
tuyaux
bips »

Cesare Mongodi, poète italien, publie un petit livre intitulé « Ciao Papà ». Il évoque la séparation douloureuse d’un père vivant en Italie et de son fils domicilié à des centaines de kilomètres, en Suisse. Ces deux êtres qui s’aiment, essayent, tant bien que mal de resserrer le lien qui les unit, mais n’est-on pas toujours seul devant la mort? Ce livre de souvenirs commence par un poème d’adieu rédigé en italien et en français, les langues du père et du fils. Peu à peu renaissent dans les images du coeur la présence des forêts et de leurs troncs moussus, le grondement des nuages et le dernier effort des muscles épuisés par la maladie et les travaux quotidiens.

Après le décès, partout subsistent les traces du vécu et il faut vider les armoires, gommer les anecdotes, fermer la page sur les récits et laisser venir l’oubli, devenir soi-même le père pour des enfants qui auront, un jour, le devoir de fermer les yeux aujourd’hui noyés de pleurs.

Le poète repart dans la vie en racontant la réunion de la famille. Les mercredis-après-midis avec les enfants, les devoirs scolaires, toute la vie avec ses bonheurs, ses surprises, ses déceptions, ses joies et ses absences. Lorsque Noël revient, une année après l’ultime séparations, une évidence s’impose: « Pour la première fois, moi le seul homme , moi soudain  le père. »

Ce livre qui comprend 92 pages est tellement émouvant probablement parce qu’il évoque ce que chacun de nous a vécu ou devra vivre un jour, la simple et douloureuse condition humaine.

Préface pour «Pieds-de-biche» d’Antonio Rodriguez

L’insécurité routinière

C’est par effraction que ce premier recueil nous fait entrer dans le monde de Cesare Mongodi. Les mots que l’auteur considère en poésie comme autant de « pieds-de-biche » forcent les verrous de la conscience, et ils nous livrent « la matière première / de la tension vitale / qui pousse en avant ». Une telle ouverture ne se réalise pas dans la facilité ou dans l’immédiateté, mais elle se gagne de haute lutte, avec quelques saccages et brutalités parfois, pour produire un état des lieux conforme aux mouvements souterrains. Car la poésie de Cesare Mongodi s’éloigne de l’homme en costume, des rôles sociaux endossés (comme le financier qu’il était jadis ou l’enseignant qu’il est aujourd’hui), afin de dégager du souffle et une vitalité qu’il s’agit de reconquérir dans une matière saturée d’impressions et de sens.

Dans ce recueil, l’identité et la participation au réel sont constamment menacées par diverses formes d’altérations, de saccades, de ruptures. Que ce soit dans l’atmosphère familiale, dans l’univers du travail ou au sein du couple, les obstacles ne cessent de surgir comme autant de murs dressés qui scindent ce qui devrait être uni. Cette poésie vise une connaissance de soi par les limites, par les épreuves, aussi simples que quotidiennes, car le bout de l’horizon s’explore dans les moindres gestes. L’homme moderne est, chez Cesare Mongodi, un solitaire qui s’épuise à chercher la sérénité parmi les siens en s’effarouchant encore de sa fourrure de bête. Qu’il vise un centre, il trouve des marges ; qu’il s’active au travail, il rencontre l’épuisement ; qu’il tente l’union charnelle, il se voit dans la violence de posséder ou dans les peurs d’être brisé. La tension se révèle permanente entre ce qui devrait tenir mais ne tient pas et ce qui s’ouvre, non sans déchirement, sur de l’inconnu qui effraie aussitôt :

c’est fait désormais
ce qu’on croyait stable et sédimenté
se dresse à nouveau
comme un cyclope de poudre bouillonnante
tyran qui occupe maintenant
toute la place.

Si, parfois, il est question dans cette poésie d’un « centre » ou du « simple », ce n’est que de manière rêvée et perdue, car l’originel est ici une tension, transformée in fine en dynamique. La fragmentation et les secousses dépassent le « cri au pelage hérissé » pour aller vers une compréhension de « l’intervalle » comme puissance du souffle. Il n’est pas anodin que ce monde envahi de pulsions soit constamment comparé à celui de la pulsation vitale. Les métaphores du sang abondent, avec la mort qui n’est jamais très loin : « la lumière saigne / et la langue a froid ».

La poésie de Cesare Mongodi est avant tout une affaire de rythme, bien plus que de formes ; de mouvements, bien plus que de continuité ; de connaissance par les gouffres, bien plus que de célébration instantanée de la vie. Elle se rattache principalement à deux poètes qui sont cités dans l’ouvrage : Henri Michaux et Antoine Émaz. Du premier vient certainement le goût, dans les proses surtout, des descriptions détaillées d’un corps qui se défait, de la multiplication des voix, des attaques intérieures qui créent un délabrement et du mouvement tragique. Du second, avant tout dans les vers, on ressent l’écho dans les constats de fatigue, d’angoisse, d’impuissance face au travail, au quotidien ou à un vide qui absorbe. Mais plus largement, ces ramifications se perçoivent par l’emploi d’un certain vers libre, par l’énonciation indéfinie (« on ») ou encore par le lexique, qui teintent l’écriture de Cesare Mongodi. Loin de revendiquer une énième avant-garde, ces liens créent aussitôt un « air de famille » dans une communauté, voire une lignée, de poètes, par la manière même de considérer l’acte d’écrire et la prise de voix. C’est à la confluence qu’apparaît cette écriture, qui prend le langage comme un scalpel et le vécu comme matière à disséquer, pour livrer une expérience propre et commune dans une période dominée par la « fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg). Cet « envers » de la performance, du bonheur et de la réussite, Cesare Mongodi veut le saisir et lui donner forme dans sa matérialité. Ainsi, de belles pages sur le corps inquiet ou sur l’inexorable écartèlement dans le couple composent ce recueil.

« Pieds-de-biche » me semble confirmer une orientation nouvelle dans la poésie romande qui concorde, par hasard, avec le début du siècle. Alors que les années 1950 à 70 étaient marquées par les quêtes spirituelles de l’originel et de la présence à travers le paysage (Jaccottet, Perrier, Chappaz, Voisard), alors que les années 1980 à 90 ont vu une génération œuvrer à partir d’un rapport à l’élémentaire, plus fragmenté, moins spiritualisé, mais toujours en lien avec le paysage (Tappy, Dupuis, Voélin, Chappuis), il se pourrait que, depuis une dizaine d’années, la banalité du quotidien (cuisine et salle de bains), la matérialité du corps, les descriptions crues de l’intimité et les obstacles amoureux soient au centre du travail poétique. Pascal Janovjak, Francine Clavien, Julien Bürri et moi-même, avec des écritures différentes, allons dans ce sens, et le premier recueil de Cesare Mongodi pourrait s’inscrire dans une telle atmosphère, plus aisée à constater qu’à expliquer. La poésie continue à être un espace singulier d’interrogation, hors des illusions de confort et de sécurité qui masquent des peurs profondes, sur la vitalité et sur le sens des expériences les plus simples. Ce qui passe par le souffle en poésie est peut-être la capacité de reprendre puissance par le langage, dans les fondements passifs de l’existence (comme la confiance, le contact ou la participation au monde), en ouvrant les possibles malgré le constat d’une dislocation de l’être, de la substance et de l’identité, parfois tragique, souvent initiatique. Mais si ce premier recueil s’inscrit dans une telle mouvance, c’est en maintenant ses orientations propres par une voix chargée d’une démultiplication de soi et d’une chirurgie poétique dans le rapport entravé à l’autre.

Préface au recueil Pieds-de-biche, Samizdat, 2009

Article pour «Pieds-de-biche» de Francesco Biamonte

site littéraire: WWW. CULTURACTIF.CH

Pieds-de-biche, Editions Samizdat, 2009.

Né en 1963, Cesare Mongodi en est à son premier recueil, mais certainement pas à ses débuts. Sa langue est solide et personnelle, et son propos est profond. « Cela commence toujours comme ça. Quelque chose se craquelle, se lézarde dans la poitrine. » Dès la première ligne, le thème principal est donné. Pieds-de-biche porte en son centre un mouvement existentiel et physique : la pulsion, le séisme, le jaillissement qui, naissant au fond du corps comme un corps étranger, secoue l’être tout entier, l’ouvre, le brise, le fracasse parfois. Mais qu’il faut laisser naître et se répandre : avant tout sans doute parce que l’on n’a simplement pas la force de le contenir indéfiniment mais peut-être aussi par nécessité éthique, par une sincérité sans laquelle la vie ne vaut d’être vécue, ou s’avère insupportable.
« Pression qui cherche le simple en toi. Et tu sais qu’un livre, une autre cigarette, le frigo ou alors, ce qui reste à faire, suffirait […] à ralentir le rythme de ces fuites de ton sang. Mais c’est le courage de t’y laisser couler qui fera jaillir son silence épais de fourrure de bête. De cet écartement subtil de ton centre soudainement alors des images comme pour te rendre l’équilibre perdu […]  » Cette fissuration intérieure est ainsi à la fois le moteur de l’écriture et son sujet. C’est peut-être la vis poetica elle-même qui cherche à sortir, à faire sauter les strates d’existence quotidienne qui la recouvrent ; mais plus sûrement, le poème est un corollaire, une conséquence secondaire, périphérique, d’autre chose, que le poème, que le recueil s’emploie à dire en cherchant à son tour des voies propres, parce que cela n’a pas de nom.

Non que le choix de laisser monter ce flux soit facile : ce qui va se jouer est redoutable, parce que l’on n’a aucune garantie d’en revenir : « Mais la mer mugit encore / on le sent / on le sait /et ce qui maintient à la surface / est […] / la peur peut-être / d’avoir depuis trop longtemps / déjà / égaré le chemin ». Ce chemin égaré est peut-être bien une aliénation originelle, subie dans la construction de la personnalité. Mais sa force réside dans le déploiement d’images inédites, inscrites dans un rythme prenant, qui lui servent à nommer, à évoquer, à partager l’expérience violente d’ici et maintenant. Plus d’un indice dans le livre suggère d’ailleurs une influence de la Gestalt-thérapie ou d’approches apparentées sur le travail poétique de Cesare Mongodi. L’expérience, on l’a dit, part ici du corps. Le corps est central en ce qu’il est le fondement de l’être, mais aussi dans le langage lui-même : les métaphores, singulières et transparentes, reposent sur le vocabulaire du corps – humain le plus souvent, animal parfois : les mains, le sang, les lèvres, la tuméfaction, l’os, les ailes, le pelage, les griffes, jouent un rôle constant.

Le poète disant la souffrance de son âme présente certes une filiation avec la tradition romantique. Mais le « je » lyrique de Mongodi ne se présente en rien ni comme un élu ni comme un maudit. Il est un homme ordinaire, un père de famille, un époux, un collègue, un ami. Et ses relations quotidiennes à la fois ordinaires et bouleversantes avec les autres deviennent le sujet de nombreux poèmes tristes ou consolateurs, zébrés de peurs ou habités par une fatigue apaisante : « Copains », « Mecs » « Enfants », « Une femme », tels sont quelques-uns de ces poèmes. Le couple y prend une place particulière. Cesare Mongodi évoque l’intimité avec une franchise et une singularité qui placent le texte à la limite de l’impudeur, de façon remarquable. Le couple, le lit conjugal, sont lieux de souffrance et de consolation à la fois, mais les bienfaits de l’amour – « ce lieu clair que vous aviez réussi à bâtir entre vous » – l’emportent. Alors que le recueil semblait destiné à tourner en rond, à se heurter obsessionnellement aux mêmes cycles de douleur, le livre prend une inflexion lumineuse dans ses dernières pages, « maintenant / que la tempête tu l’as acceptée / que ce qui s’est ouvert pour / la laisser passer / s’emplit d’une feu fier / d’exister ». Le dernier poème, magnifique, est pacifié au point de prendre une dimension mystique. Mais son titre, « Intervalles », laisse entendre qu’il n’est pas une fin.

Francesco Biamonte

En bref
In breve in italiano

Pieds-de-biche è la prima raccolta di Cesare Mongodi (1963) che presenta una lingua solida, personale e un discorso profondo fatto di sismi interiori che nascono dall’intimo, scuotono l’individuo nella sua interezza. Essi sono al contempo motore della scrittura e motivi centrali del libro. Le poesie sorgono dunque come la conseguenza collaterale di queste scosse esistenziali spesso violente, intrinseche alle relazioni ordinarie e quotidiane fra individui. Con questa raccolta Mongodi prova ad esprimere, attraverso la ricerca di un proprio linguaggio, questo movimento che di per sé non ha nome.

***

Kurz und deutsch

Cesare Mongodi (1963) zeichnet seine erste Gedichtsammlung. Seine Sprache ist solide und persönlich, seine Absicht tiefgründig. Innere Erdbeben, die tief im Körper entstehen, erschüttern das ganze Wesen. Sie sind Schreibantrieb und Hauptthema zugleich. Die Gedichte präsentieren sich als Nebenfolge jener existentiellen, oft heftigen, Beben, die sich im Leben anderer als gewöhnlich und alltäglich einschreiben. Die Sammlung ist bestrebt diese Bewegungen zu benennen, und sucht dabei eigene Wege, weil dies alles noch keinen Namen hat.