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Interview

Réponse à l’enquête autour de la poésie romande publiée sur le site poesieromande.ch le 1er septembre 2015

Bien qu’elle vise une expérience largement partageable, chaque oeuvre
s’ancre dans un espace défini : culturel, linguistique, national, régional,
cantonal, que ce soit par la production, la diffusion ou encore la
réception. En tant que poète poursuivant votre oeuvre en Suisse romande,
vous sentez-vous pour autant un héritier, à un niveau ou à un autre, d’une
certaine tradition poétique « romande » ? Par quel biais peut-on vous associer
à la poésie romande – est-ce uniquement par le lieu de publication, votre
résidence, votre lectorat majoritaire ou par une certaine esthétique ?
Faut-il affirmer, au contraire, une identité française, francophone ou,
désormais, plus globale ?

La lecture des Fleurs du Mal, à l’âge de vingt ans, fut pour moi une révélation: elle m’amena à découvrir mon spleen dans l’univers de la finance qui constituait alors mon gagne-pain. Parti pour un voyage d’une année et demie en Orient, dans des librairies de Bangkok et Katmandou, j’ai trouvé des textes de Paul Valéry, André Gide, Georges Bataille que j’ai lus avec le sentiment qu’ils m’étaient « adressés ». Je crois que ma sensibilité poétique s’est d’abord forgée au contact de ces auteurs et de l’expérience du corps qui occupe une place prépondérante au cœur de leurs oeuvres. Au cours de mes études de lettres, c’est un séminaire consacré aux poètes de la « présence », qui m’a fait connaître la poésie de Philippe Jaccottet avant d’être touché intimement par celle de P.-A. Jourdan. J’ai d’ailleurs rédigé mon travail de licence sur les relations qu’entretient sa poésie avec la tradition bouddhiste.

Cependant, malgré ma fascination pour l’écriture du paysage caractéristique des poètes de la « présence », c’est la poésie de l’épreuve intérieure de Henri Michaux et d’Antoine Émaz qui m’a offert un tremplin vers ma propre voix. Le titre de mon premier recueil, « Pieds-de-biche », (rédigé au moment où j’entamais ma carrière dans l’enseignement et que je fondais une famille) évoque une parole poétique située dans les zones d’inconfort et de vulnérabilité: le travail, les conflits conjugaux, le poids du quotidien. La paternité et le retentissement de certains deuils qui y sont associés sont les sujets de mon deuxième livre « Ciao Papà » (écrit en français). Dans ces recueils, même s’il y a des vers libres (sans ponctuation), c’est en cherchant la densité textuelle du poème en prose que j’ai pu tisser entre les mots une tension en phase avec les sujets traités. Je pense que cette prédilection pour le poème en prose contribue à inscrire ma poésie dans le sillage des poètes nommés ci-dessus.

Ce rassurant sentiment d’appartenance à une tradition poétique est moins aigu depuis que j’écris dans ma langue maternelle, l’italien. L’influence de la poésie contemporaine italophone sur mon travail doit beaucoup à la lecture et à l’étude des poètes tessinois Giorgio Orelli et Fabio Pusterla (traducteur de Philippe Jaccottet et  d’Antoine Émaz), mais j’avoue me sentir encore un peu « étranger » dans ma langue. En italien, pourtant, ma poésie peut exploiter des registres linguistiques (populaire, vulgaire, locutions) plus étendus qu’en français, ayant vécu jusqu’à mes dix-huit ans dans une région italophone. L’italien me permet par ailleurs d’entendre résonner des rythmes et des images du dialecte tessinois, au verbe rugueux et musclé, qui a été pour moi la première source de poésie. En relisant mes textes à haute voix, je perçois aussitôt et avec sûreté la puissante vibration charnelle inhérente aux rythmes et aux sonorités de l’italien. J’y trouve une incitation à explorer davantage la puissance expressive du vers libre et oser parfois le fragment (traits stylistiques qui m’apparaissent caractériser la poésie italophone). Je suis désormais curieux de découvrir les voies qu’empruntera mon écriture pour parvenir à formuler tout à la fois la tension et la convergence qui existent entre mon double héritage poétique francophone et italien.

Cesare Mongodi

Abbaye d’Hauterive, le 7 juillet 2015

 

 

 

 

 

© « Le Culturactif Suisse »
« Le Service de Presse Suisse »
Interview avec Sylvain Thévoz, juillet 2011

 

1)Cesare, c’est un joli nom, qui vous l’a donné?

Cesare est le prénom de frère jumeau de ma grand-mère. Je ne l’ai jamais connu et je sais peu de lui sauf qu’il s’est tué en essayant de déterrer une pierre immense. Un homme fort mais peu intelligent, m’a-t-on dit. Ou en tout cas peu conscient et respectueux de ses limites. Probablement mon prénom résonne en moi comme une mise en garde contre cette attitude de performance avec le corps.

2) Cesare, vous êtes enseignant de français et d’italien dans un gymnase. L’écriture et la lecture sont donc votre pain quotidien. Quel est le levain qui vous fait écrire, vous lever tous les matins?

J’aime bien la proximité, dans votre question, des verbes écrire et se lever. J’écris en quelque sorte pour me lever, mais je ne me lève pas pour écrire. Ou alors, c’est pour essayer à travers l’écriture et/ou le dessin de retracer un rêve. Me lever, dans ces cas, répond à l’exigence toute intime de valider le « travail de la nuit », de dire « oui » aux forces souterraines qui me traversent. Je n’ai jamais essayé d’écrire un poème sur la base de ces images oniriques, mais je crois qu’elles poétisent ma recherche intérieure.    Cycliquement les rêves viennent me confirmer que les images sont plus puissantes que les concepts, ou alors qu’elles ont autre chose à dire, de plus complet et essentiel. Je crois que si j’écris de la poésie c’est, en partie, parce que j’ai pris l’habitude d’avoir confiance dans le potentiel énergétique des images.

3)La sensualité qui se dégage de vos poèmes semble destinée à procurer un impact physique très fort. Quels liens faites vous entre l’écriture et la corporalité? Ces liens sont-ils tendus par l’écriture, ou plutôt dénoués par celle-ci?

L’impact physique dont vous parlez est probablement l’effet de l’attention que je porte à la matière sensuelle des mots: leur sonorité et leur rythme. Ma langue maternelle n’étant pas le français mais l’italien, il m’arrive assez souvent de me laisser séduire d’abord par la vibration sonore des mots, vibration qui entre dans une résonance qui me semble juste avec ceux qui les ont précédés. Le baromètre de cette justesse est la légère détente qui se produit en moi lorsque cela arrive. Mon écriture n’est pas fluide, elle procède par ratures, attentes multiples, tensions. J’ai le souffle rocailleux, tendu sous l’épée de Damoclès de l’incommunicabilité. Je vis souvent des moments douloureux, ceux où la phrase se cabre, où je sens que quelque chose doit lâcher dans mon corps et dans mon esprit pour que le poème puisse avancer. Dans ces cas, le mot juste, celui qui libère l’énergie ainsi entravée, vient le plus souvent par assonance, paronomase ou proximité rythmique. Et il a le même effet d’un gong à la fin d’une séance de méditation.

4) Il y a-t-il, pour vous, une mise en condition avant l’écriture ? Et un dé-conditionnement après celle-ci? Comme il y a un avant et un après l’amour?

La mise en condition essentielle est l’ouverture au désir d’écrire, qui est désir de me parcourir et désir de m’adresser à autrui. J’écris lorsque je m’avoue ce désir et surtout lorsque j’ai la force d’en accepter l’anxiété: que je n’y arrive pas, que je sois trop en surface de moi-même pour pouvoir contacter les autres, qu’ils soient trop loin et inatteignables. J’écris parce que la communication verbale ne me suffit pas, parce que je n’arrive pas à me sentir assez nu et assez proche. C’est la profonde nostalgie d’une unité, d’une rondeur avec autrui qui dynamise mon écriture. J’ai plus de confiance que le lien se fasse depuis que j’ai publié mon premier recueil, mais j’ai attendu longtemps avant de proposer mes textes à un éditeur. Souvent j’ouvre mon carnet (que je porte presque toujours avec moi) avec l’impression de récidiver, comme s’il y avait un interdit à ce désir ou alors un obstacle à franchir. D’où cette colère qui me fait empoigner les mots comme des pieds-de-biche (c’est le titre de mon premier recueil). Le point final du poème marque la fin de la tension (vers moi-même et vers autrui) qui s’est cumulée dans la matière-émotion du poème. C’est un soulagement, une détente qui contient en germe la possibilité d’un renouvellement de l’expérience. C’est ainsi que je me sens profondément nourri et érotisé par mon parcours d’écriture.

5) Écrivez-vous pour trouver ou re-trouver? Autrement dit: le moment moteur, c’est celui de la création ou la publication?

Le moteur est la nécessité de m’unifier. De laisser converger les reflets d’une sorte de kaléidoscope nerveux dans une image, un rythme (un rythme d’écriture mais aussi un rythme visuel car j’ai toujours besoin de regarder la forme finale du poème, de sentir la justesse de la relation entre le blanc et l’écriture). L’envoûtant mélange de confiante douceur et de puissance que j’éprouve lorsque je suis dans un processus d’écriture émane, je crois, de cette réunification qui se produit tant au niveau psychique que musculaire. C’est en cela que l’écriture a un lien avec la spiritualité. Mais ce lien je le perçois aussi dans le confiance que l’écriture demande pour faire le saut dans le vide, le risque de s’aventurer dans l’Ouvert (comme le nommait Rilke) qui est le risque que l’on prend tous les instants si l’on vit dans l’ouverture à ce qui se présente. Je reconnais que je suis en train d’écrire lorsque j’ai cette sensation de fil de rasoir. Je ne sais pas ce que j’écrirais lorsque je commence à écrire, ou seulement dans les grandes lignes. La page blanche devient alors cet espace du tout possible: elle accueille, absorbe, mais coupe et rejette aussi ce qui est enflure trop personnelle (du moins lorsque j’arrive à me situer à la bonne distance avec la page).

6) Votre écriture est-elle une expérience de la nudité ou de la transparence?

De la transparence je dirais. C’est la pratique de la méditation bouddhique vipassana qui m’apprend tous les jours comment me rendre plus transparent à mon expérience intérieure. Comment laisser passer les concepts et les définitions qui voudraient emprisonner le vécu intime. Comment entrer et demeurer délicatement en soi. Dans la posture de méditation on apprend d’abord à accueillir la densité et la pesanteur du corps et à  expérimenter qu’aucun concept (par exemple « chaud » ou « froid », « lisse » ou «rêche ») ne saurait traduire entièrement les sensations éprouvées. Grâce à cet ancrage dans l’expérience du corps, l’esprit retrouve une détente et une disponibilité, devient plus spacieux et ouvert à ce qui surgit. Lorsque je me mets à mon ordinateur pour écrire je retrouve cette attitude méditative: le contact simple entre mes fesses et la chaise, la douceur sensuelle entre mes paumes qui le touchent et le clavier, le poids de mes orteils sur le sol, fonctionnent comme des mises à terre qui laissent l’électricité circuler.

7) Qu’êtes-vous prêt à donner pour un poème?

Je sais ce que je ne suis pas prêt à donner: un après-midi d’amour.

8) Qu’est-ce qui l’emporte sur l’écriture?

Les émotions lorsqu’elles sont trop fortes et tendent à me submerger. Impossible pour moi d’écrire en m’appuyant sur cette pâte trop floue et personnelle: pas assez d’aplomb, pas assez de force pour tenter la réunification dont je parlais avant. C’est le retour au corps (à travers la méditation ou la danse par exemple) qui me permet de les accueillir; c’est ainsi que je retrouve, parfois, ce juste état de proximité et et de distance vis-à-vis de moi-même qui est propice à l’écriture.

9) Au moment de partir, vous regardez dans quelle direction?

J’ai une tendance à regarder en arrière qui me rend parfois mélancolique. Écrire (lorsque j’y arrive) me permet de me détacher d’une expérience tout en conservant précieusement sa fantasmagorie, comme disait Baudelaire.

A propos des poèmes encore inédits
de Cesare Mongodi.
Texte d’André Brasey

C’est d’abord un désir qui, toujours inassouvi, ne cesse de creuser pour labourer le champ de nos corps, avide d’un souffle qui pourrait l’aviver.

Cette tension s’enracine, germe parfois, casse souvent, faisant de nos souffrances un hymne à l’amour, celui auquel on avait cru.

C’est ainsi que l’on pourrait s’approcher du chemin initié par la poésie de Cesare Mongodi, avec crainte et tremblement.

Les poèmes du recueil en préparation, s’inscrivent dans le sillage de ce parcours, mais cette fois, tout en lumière et en sérénité. Ils disent l’épanouissement de la sève, toujours à demi mot, comme on chuchote une alchimie fragile…

À la fois aérien et incarné, le désir mobilise alors l’ensemble de nos sens, tendus comme une seule chair vers l’être qui se laisse aimer. Moments de grâce que l’on reçoit avec reconnaissance dans le balbutiement du silence, telle une prière.

Comme on peut rapidement le constater, tous les poèmes sont portés par les deux langues chères au poète, le français et l’italien. Deux manières d’appréhender l’ambiguïté même du désir. Le français pour cerner son opacité, cet indicible qui en nous sourd, râpe, nous épuise.

Quant à la limpidité de l’italien, elle aiguise son tranchant et magnifie ce qui subrepticement peut jaillir de nous, à la clarté de l’aube.

Juin 2013